Le patrimoine irlandais
La Saint-Patrick est célébrée dans de nombreuses villes au
Canada. La plupart des gens en profitent pour participer au défilé
de leur ville ou pour quitter leur travail un peu plus tôt afin
d'aller boire une bière verte dans le pub irlandais du quartier.
Mais vous êtes-vous déjà demandé comment les Irlandais étaient
devenus aussi influents au Canada?
Un grand nombre de maisons, de bâtiments commerciaux, d'églises,
de canaux et de ponts ont été construits par des Irlandais dans
l'ensemble du pays. En parcourant le pays d'est en ouest, vous
constaterez que les lieux patrimoniaux associés aux Irlandais sont
étroitement liés à leur position sociale, qui a grandement évolué
au fil du temps.
Au début du XIXe siècle, de nombreux immigrants irlandais
s'établissent à St. John's, à Terre Neuve-et Labrador et y
développent une culture florissante. Comme bien d'autres
communautés d'immigrants, celle-ci continue d'entretenir des liens
étroits avec la mère patrie, où plusieurs continuent de se rendre
en faisant le voyage aller-retour sur l'Atlantique. Toutefois, les
Irlandais ramènent aussi de leur terre natale certains problèmes.
En effet, les membres de diverses factions religieuses se battent
quotidiennement dans les rues du centre de St. John's. Un de ces
groupes est connu sous le nom de « Yellow Bellies » (ventres
jaunes) en raison de l'écharpe jaune que portent ses membres.
Un édifice commercial patrimonial a d'ailleurs été baptisé en leur
honneur, le Yellow Belly Corner (1846), et constitue
aujourd'hui l'élément central de l'arrondissement historique de la
rue Water.
Un autre bâtiment construit à proximité représente le côté moins
« tapageur » des Irlandais : le bureau principal de la Benevolent
Irish Society (BIS) (société de bénévoles irlandaise), construit à
St. John's à la fin des années 1870. Bien que cet édifice
magnifique soit avant tout reconnu comme un des rares exemples
d'architecture Second Empire à Terre-Neuve, il témoigne également
des efforts déployés par cette organisation caritative non
confessionnelle pour venir en aide aux immigrants irlandais et pour
soutenir financièrement les écoles catholiques locales.
Aujourd'hui, l'édifice fait partie du district ecclésiastique de St. John's.
En vous déplaçant vers l'ouest, comme l'ont fait les Irlandais à
l'époque, vous découvrirez deux maisons intéressantes qui
illustrent bien leurs types d'établissement. Vous découvrirez sur
l'Île du Prince Édouard une magnifique maison construite par John
P. Sullivan (1870), un immigrant irlandais de deuxième génération
qui est devenu un riche commerçant, un politicien actif sur la
scène provinciale, et qui est également le frère du premier
ministre qui deviendra plus tard le juge en chef de l'île. Les
propriétaires actuels ont transformé la maison en auberge, qu'ils
ont baptisée « Tír na nÓg », phrase gaélique porteuse d'espoir
signifiant « terre de la jeunesse éternelle »;
selon la mythologie celtique, il
s'agit d'un lieu enchanté où les arbres sont toujours en fleurs, où
la nourriture et la boisson s'y trouvent en abondance, et où les
gens ne vieillissent jamais. Les immigrants irlandais de première
et de deuxième génération allaient devoir s'inspirer de cette
formule puisqu'ils ne seraient pas tous aussi chanceux que
Sullivan. Parmi les exemples de maisons plus modestes de la classe
ouvrière, mentionnons la petite résidence de style néogothique
connue sous le nom de Résidence Henry Hatheway, qui a été construite
sur la rue Orange à St. John, au Nouveau-Brunswick, autour des
années 1830 et 1840.
Au milieu du XIXe siècle,
un grand nombre d'Irlandais habitent Montréal et Toronto. À
Montréal, ils s'établissent dans le quartier Griffintown situé près
de chantiers maritimes du fleuve Saint-Laurent, et sont en grande
partie responsables de la construction du canal de Lachine durant
les années 1820 (aujourd'hui désigné lieu historique national)
ainsi que de la construction du pont tubulaire Victoria durant les
années 1850 (bien que le pont ne soit pas encore désigné lieu
patrimonial puisqu'il a été partiellement démoli puis reconstruit
en tant que pont à fermes en 1897, la Commission des lieux et
monuments historiques du Canada a souligné son importance en le
désignant comme un « chef-d'œuvre d'ingénierie » ainsi qu'une voie
de transport vitale permettant de relier l'est et l'ouest du pays.)
La basilique St. Patrick situe quant à elle le
cœur de la vie culturelle et religieuse irlandaise de Montréal. On
y a notamment célébré les funérailles de Thomas D'Arcy
Mcgee.
À Toronto, les immigrants irlandais s'établissent dans les
environs du marché Kensington, où ils construisent un dense
tissu d'habitations où logeront de nombreuses vagues d'immigrants
et qui contribueront à l'originalité et à la spontanéité du paysage
culturel du quartier.
Au moment où les immigrants irlandais atteignent l'Ouest
canadien, leur sort commence déjà à s'améliorer. Mentionnons
notamment le cas de deux Irlandais de deuxième génération qui
deviendront non seulement millionnaires, mais qui contribueront au
développement socio-économique de l'Ouest grâce à leur esprit
d'entreprise. L'un d'eux, Nicholas Bawlf, s'établit à Winnipeg. Né
en Ontario, cet
homme d'origine modeste
prend pour devise « Assurez-vous d'avoir raison et foncez ». C'est
en observant cette formule qu'il fera fortune dans le commerce du
grain à Winnipeg durant les années 1880. À la fin des années 1880,
il compte parmi les onze marchands de grain les plus riches de la
région qui fondent le Winnipeg Grain and Produce Exchange
(aujourd'hui la Bourse des marchandises de Winnipeg), au sein
duquel il occupe le poste de président à deux reprises pendant les
années 1890. Le quartier de la Bourse, qui est l'un des centres
d'affaires les plus animés du Canada avant la Première Guerre
mondiale, est l'endroit où l'on peut voir les exemples les plus
intéressants d'architecture commerciale au Canada, notamment la
très impressionnante maison de Comoy, conçue par la firme Barber
and Barber.
Pour leur part, les villes de Calgary et de Vancouver doivent
leur expansion économique à un certain Patrick Burns, homme
d'affaires audacieux. D'origine modeste, cet Irlandais de deuxième
génération né lui aussi dans une petite ville de l'Ontario, passe
peu de temps sur les bancs d'école et se déplace vers l'ouest en
espérant faire fortune; il trouve réponse à ses souhaits dans
l'industrie du bétail durant les années 1870 et 1880 près de la
ville de Winnipeg. En 1890, il déménage à Calgary, où il démarre
une entreprise de transformation de la viande
(d'abord appelée P. Burns
and Co., puis Burns Foods) qui deviendra la plus importante du
genre dans l'Ouest du Canada. Au début des années 1900, Burns était
devenu un millionnaire et un homme d'affaires polyvalent : il avait
construit un manoir à Calgary, participé à la fondation du stampede
de Calgary, fourni la viande des repas offerts aux ouvriers de la
Grand Trunk Railway Company, et offert des dons à diverses
organisations caritatives et religieuses ainsi qu'à plusieurs
établissements d'enseignement. Son esprit d'entreprise s'incarne
notamment dans le Burns Building (1912), un des premiers édifices
commerciaux de type Chicago construit dans le centre-ville de
Calgary, et qui se trouve aujourd'hui à côté du lieu historique
national de Stephen Avenue.
Il convient de préciser que même si Burns possédait des bureaux
à Vancouver,
c'était son frère
Dominic qui assurait la gestion de son entreprise. Afin de célébrer
cette période édouardienne imprégnée de dynamisme et d'espoir,
Dominic Burns commande la construction du Vancouver Block, édifice
commercial de quinze étages coiffé d'une tour d'horloge arborant
des motifs décoratifs de terra-cotta, et qui constitue aujourd'hui
un des points de repère de Vancouver. Conçu par les architectes
John Parr et Thomas A. Fee, le Vancouver Block est, pendant la majeure partie
du XXe siècle, l'une des structures les plus anciennes et les plus
populaires du centre-ville de Vancouver.
Il s'agit sans doute du meilleur endroit pour mettre fin à notre
visite. La Saint-Patrick est avant tout une fête qui appelle la
bonne humeur et l'optimisme. Les lieux historiques du Canada
associés au peuple irlandais reflètent ces valeurs et témoignent de
l'évolution de la communauté, dont les modestes débuts et les
conditions de vie éprouvantes auront fait place à de véritables
réussites commerciales et à des modèles de leadership.